Si le sas du bar discothèque n’était pas surveillé, l’entrée, si… et bonjour la dérouillée

Justice

Le résultat d’une des affaires débattues mardi dernier au tribunal correctionnel de Bergerac a été mis en délibéré, au 15 octobre. Dans les rues de la ville, discussions et commentaires vont donc au moins continuer jusqu’à cette date.

« Papa, je ne veux plus que tu fasses ce boulot-là. Un jour, tu vas te faire tuer ». Christopher rentre chez lui ce 6 avril 2019 vers 4 h 30, le visage tuméfié et en sang. Le portier de la boîte de nuit le Mocca a été mêlé à une bagarre, sur son lieu de travail. « Il a notamment pris un coup de seau sur le nez, qui s’est fracturé ». Le client de Me Harry-James Maillé est « bien amoché ». Sa fille ne veut plus trembler pour lui. Après cette nuit infernale, Christopher va l’écouter. Fini, le monde de la sécurité. Il n’accepte même plus les missions de surveillance de magasins. Ce mardi, il est le seul des trois portiers de l’endroit à s’être constitué partie civile... jusqu’au moment du jugement de l’affaire. Un de ses collègues va, en effet, renoncer et quitter l’audience. L’autre n’a pas même tenté d’y mettre un pied. Il a pourtant été sévèrement corrigé lui aussi, comme les images de la vidéo surveillance, projetées à l’audience, en attestent. Une jeune fille regarde la scène le temps du tabassage, sans broncher, puis s’en va. La violence paraît glissser sur elle comme sur les plumes d’un canard. « Le tribunal a fait état de sa profession : attachée parlementaire. Pas sûr qu’il l’ait mentionné si elle avait été caissière ». La justice lui reproche d’ailleurs son inertie cette nuit du 5 au 6 avril dernier et celle-ci doit comparaître, au motif de non assistance à personne en danger, devant le délégué du procureur prochainement, pour un rappel à la loi. Quatre des cinq clients  impliqués dans cette castagne XXL sont priés de s’expliquer devant le tribunal correctionnel pour violence, parfois aggravée, commise en réunion en tout cas et ayant entraîné quelques fois une incapacité de travail -auquel cas, elle est supérieure à 8 jours. L’un d’eux, Bujar, est un récidiviste. Un autre, Klodjan, a également porté plainte dix jours après, car il a été lui aussi blessé. Son conseil du barreau de Bordeaux Me Béatrice Ceccaldi le rappelle forcément en plaidant. « Il a eu une ITT de 10 jours et 5 jours d’arrêt de travail. Il est resté à l’hôpital car il tombait toute le temps dans les pommes ».

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Froissés

« Mon client n’est pas du tout un guerrier. Il maintient qu’il n’a eu aucune attitude discriminatoire ». Réponse de Me Maillé aux conseils des mis en cause, qui  axent d’abord leur argumentation en défense sur une « stigmatisation des Albanais ». Le client de Me Ceccaldi « est arrivé en France à l’âge de 16 ans (NDLR il en a 32 aujourd’hui), il a son boulot, c’est un champion d’échec, après avoir été un champion de boxe ». En revanche, l’avocate convient qu’« en ayant été boxeur, sa riposte n’a pas été proportionnée ». Dans cette « bagarre d’une banalité affligeante », Me Ceccaldi laisse toutefois supposer que son client a été attaqué, ce qui fait de nouveau écho à une supposée fixation sur l’origine alabanaise des prévenus -ce qui n’est en outre pas vrai pour tous. Cette thèse ne tient pas la route aux yeux de son homologue, côté partie civile. « Les clients de la boîte de nuit que la justice poursuit ne prenaient pas de vestiaire. Les portiers ont donc souhaité vérifier qu’il n’y ait ni bouteille d’alcool, ni arme dans les vestes qu’ils préréfaient garder sur eux ». Or, dans ce cas, « ils ont pour consigne de demander à écarter celles-ci ». Sauf que, poursuit Me Maillé, « lesdits clients l’auraient mal pris ». Le résultat, de son point de vue, « d’une discussion engagée sur fond d’alcool : ils sortaient d’un repas arrosé ». Sachant qu’il ne faut pas se mentir, « quand on va en boîte de nuit à cette heure...», bref, c’est pour clore une soirée comme elle a commencé, par un dernier verre. Les clients se seraient alors sentis « fouillés » et ils auraient « sur réagi ».

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« Sous pression »

« Cette nuit-là, ces Albanais comme on les appelle, viennent de manger au restaurant et ils étaient 6 ou 7 pour boire une seule bouteille de vin ». Pour Me Béatrice Ceccaldi, il y a une explication à ce que l’ambiance tourne vinaigre. « Des jeunes gens franchissent sans difficulté le sas qui permet d’entrer dans la boîte de nuit... eux y sont bloqués par les portiers. Il n’y a pas de caméra dans ce lieu de 6 m2 ». Pour le conseil, c’est là qu’« ils ont été mis sous pression ». Et qu’on ne s’y trompe pas, s’il s’agit, au regard de leurs gabarits, de « gaillards », il y en a un qui « se retrouve étranglé au point d’avoir les yeux qui sortent des orbites ». Pour le coup, sans vidéo dans le fameux sas, impossible de le démontrer. En tout état de cause, l’avocate bordelaise réfute les propos tenus par les filtreurs de la Mocca. « Non, ils n’étaient pas venus casser du portier ». Les filteurs auraient « joué avec la porte » pour asseoir leur pouvoir. A l’intérieur du sas, ils auraient fait valoir leur droit de « palpation ». Et, soucieux d’en apporter une preuve plus convaincante, l’un d’eux aurait été notoirement injurieux. « Si je veux, je peux te baisser ton pantalon ». Me Ceccaldi dit le gros agacement que ces employés lui inspirent. « Ce ne sont ni des gendarmes, ni des policiers, ils ne sont pas assermentés ». Dans ce sas « rempli de testostérone », comment s’étonner que les prévenus qui comparaissent ce mardi « ne se soient pas défendus ? ». Le traitement qui leur a été réservé par les policiers, qui « les ont interpellés deux mois après les faits » ne manque pas de surprendre l’avocate bordelaise. « On est venu les chercher à 6 h du matin, on a perquisitionné leurs domiciles, on les a placés en garde à vue ». L’ambiance bergeracoise à l’époque y serait pour beaucoup. « Il y avait eu une série de cambriolages et des Albanais étaient soupçonnés ». En clair, les policiers aussi auraient été sous pression.

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Un homme affecté

« Les mis en cause ne pouvaient pas se sentir piégés dans le sas car sa porte a une barre, qu’il suffit de presser pour qu’elle s’ouvre : elle sert d’issue de secours ». Me Maillé rappelle de plus que les règles pour pénétrer les lieux sont affichés à l’extérieur de l’établissement. Quant à invoquer un prétendu contentieux entre les parties,  c’est juste impossible : une histoire de jalousie autour de l’achat d’un commerce... achat qui ne s’est concrétisé qu’en début d’été, donc bien après la nuit qui est partie en vrille. Cinq mois après les faits, son client reste affecté. « D’autant qu’il n’a pas la personnalité pour être videur... ni la carrure au demeurant »

Fabienne Ausserre